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Les années 1937-1941 voient l’apogée,
sous le signe de l’Amitié et de la Poésie, de la conjonction
nervalienne Bibesco-Gillet. Publiée récemment par les soins de Marin
Bucur,
la correspondance de la Princesse roumaine Marthe Bibesco et de
l’écrivain d’art français Louis Gillet représente, à maints égards, un
point d’orgue dans l’histoire de la réception de Nerval par la
conscience de tout un peuple.
Né en 1876, auteurs de plusieurs
études sur l’histoire de l’art, membre de l’Institut et ami de Paul
Claudel, Louis Gillet est 1937 directeur du Musée Jacquemart-André à
Chaalis, « ce domaine qui est un des plus émouvants joyaux d’Art,
d’Histoire et de Poésie qui soit en France ».
Les lettres de Louis Gillet à Marthe Bibesco nous révèlent un être de
culture, un homme de souche planté en Valois, et pour qui cette
contrée est une âme, un paysage qu’il vit et suit au fil des saisons.
A ce titre, c’est lui qui a conseillé N. I. Popa en 1931 pour
l’illustration des Filles du Feu.
Les promenades valoisiennes de Louis
Gillet et de Marthe Bibesco dans la forêt d’Ermenonville et dans les
bois de Chaalis mènent la princesse roumaine à la rencontre de Nerval
et de Jean-Jacques Rousseau, maître du lieu. L’invitation de Louis
Gillet dans sa lettre du 1er août 1937 met en relief la
passion de la princesse Bibesco pour l’auteur de Sylvie.
Et surtout qu’il [J.-J. Rousseau] ne
vous empêche pas de venir à Chaalis si le cœur vous en dit : nous
ferons comme s’il n’était pas là, et nous ne parlerons que de votre
cher Gérard.

Avec Louis Gillet et Marthe Bibesco,
un pont légendaire s’établit entre deux îles ancrées au plus profond
de l’imaginaire français : l’Île Saint-Louis, au cœur du vieux Paris,
où la princesse possède sa résidence, son « boudoir », et
l’Île-de-France de Gillet, cette province nervalienne « où, pendant
plus de mille ans, a battu le cœur de la France ».
Comme un carrosse de contes de fées, la voiture automobile du fils de
Gillet abolit les distances : là-bas, au nord de Paris, est le pays
des brumes de Nerval :
Il serait certainement très fier
d’aller vous chercher dans votre île, pour vous amener ici, le jour
qu’il vous plairait, au bord des étangs aimés des cygnes et de l’ombre
du poète d’Aurélia.
Nerval a ouvert jusqu’alors aux
Roumains de nouvelles voies poétiques ; avec Louis Gillet, le Valois
ouvre aux Roumains ses bras en s’excusant du peu qu’il donne :
Je n’ose vous inviter, par le froid
qu’il fait, à voir mes bois, mes herbes desséchées comme de vieilles
laines, mes fougères mortes, mes feuilles de l’autre automne.
L’Île-de-France n’est pas présentable. Je ne ferai pas rougir Sylvie.
Moments de bonheur : avec Louis Gillet
et Marthe Bibesco, le Valois de Gérard et la Terre roumaine se parlent
et s’écoutent. Fermant le triangle, un second pont se déroule entre
Valois et Valachie. Aux alliances guerrières des temps de haine, qui
déchireront bientôt l’Europe, la descendante des anciens voïvodes et
l’ami de Claudel opposent ensemble l’Axe Mogoşoaia-Chaalis, axe de
paix et d’harmonie. Entre Chaalis et la résidence princière de Marthe
Bibesco en Roumanie, au nord de Bucarest, s’établit un réseau de
correspondances que révèlent les lettres de Louis Gillet : une intime
communion naît soudain entre le vieux pays du Valois et le Pays des
Saules.
Aux cygnes, aux bouleaux, aux fougères de Gillet et de Nerval
répondent, harmonieuses, les eaux roumaines du parc de Mogoşoaia :
Faites nos amitiés à vos cygnes et à
vos saules.
Ne m’oubliez pas auprès auprès du
grand chêne de Ronsard et de la stèle de la princesse d’Elchingen.
Aux chants des coucous valoisiens
répondent les bruits familiers de la campagne valaque :
Je pense à votre pavillon sur l’eau, à
vos roseaux, à, vos compagnes enchantées, les grenouilles…
La nature se répète au fil des
saisons, d’un bout à l’autre de l’Europe :
Donnez-moi des nouvelles du vent et de
vos roseaux. Comme j’ai pensé à vos étangs de Mogoşoaia, en ces
premiers jours de décembre, à vos chênes, au petit bois où soupirent
des tombes domestiques ! »
Ainsi, au-delà de la conjonction de
deux âmes venues des confins de l’Europe, la rencontre de Louis Gillet
et de Marthe Bibesco évoque un véritable échange de terre. Mais
Gillet mourra en 1943 ; l’admirateur des cathédrales, le patriarche
des ruines chaalisiennes ne verront jamais Mogoşoaia ni les monastères
de la douce Bucovine :
Mais dites-nous de grâce, exquis Louis
Gillet,
Où niche en votre bois le menu
roitelet…

Cette rencontre est aussi une revanche
de l’Histoire. La princesse Bibesco accomplit chez Nerval le voyage
que Nerval n’a pas accompli en Valachie en 1843.
Mais celle dont Proust écrit qu’elle est « un écrivain parfait »
sait-elle, quand elle marche en 1937 sur les pas de Nerval dans les
forêts valoisiennes, qu’un siècle plus tôt l’ancêtre de son mari, le
hospodar Gheorghe Bibescu, s’est promené avec Gérard sur les rives du
Bosphore ?...
Vos roseaux de Mogoşoaia vous diront
le reste.
En 1939, Nerval et le Valois risque de
péricliter. Dans un poème daté de septembre, Emile Vitta pressent
l’orage qui menace l’île de paix :
Alors que sans répit l’angoisse
étreint notre âme,
Tout est dans ce décor ordre et
sérénité
Et la nature reste ignorante du drame
Où du fait d’un dément sombre
l’humanité.
De même, de la lettre de Louis Gillet
à Marthe Bibesco, datée du 29 septembre 1939, s’élève une étrange
rumeur, comme l’annonce d’une lourde menace sur leurs brumes
d’autrefois, sur les lieux enchantés de Sylvie :
J’entends les avions (les nôtres) qui
rôdent au-dessus de nos bois. Il fait un clair de lune divin sur nos
ruines. J’imagine sa lueur sur les étangs, quelque part les cerfs
brament…
Dans ce monde qui dérive et qui sombre
lentement dans la barbarie, Gillet propose à sa « chère Princesse et
amie » de fonder avec lui une nouvelle Atlantide, une nouvelle Arche
où Nerval et leur amitié pourraient embarquer, dans un temps suspendu
au-delà du Temps :
Ce dont le monde souffre le plus,
c’est de ne pas se connaître. Nous fonderons une nouvelle Société des
Nations, dans l’Île St.-Louis, une Europe flottante ! Nous la
détacherions, au fil de l’eau jusqu’à la mer. Ce serait notre Utopie,
notre nouvelle Atlantide.
Quand la France et la Roumanie se
parlent, d’Ouest en Est c’est toujours la conscience de l’Europe qui
parle. En 1939, lorsque l’Île Nerval s’engloutit dans la barbarie
permise ; lorsque se lézardent la terre de Faust et les murs de Paris,
c’est l’idée même d’Europe qui vacille…
Innocents aveux de deux cœurs
tremblants !
Rondes et baisers, jeux d’arcs,
bouquets blancs !
Mais las ! en l’étang aux tons gris et
roses
L’esquif enfantin sombra lourds de
roses…
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